BLAME! & NOiSE : SUR LES TRACES DE ZDZISŁAW BEKSIŃSKI

Je profite d'une relecture des deux manga de Nihei Tsutomu situés dans son univers "mégastructure", BLAME! et NOiSE, pour pointer une de ses influences graphiques prépondérantes en la personne du peintre surréaliste fantastique d'origine polonaise, Zdzisław Beksiński (1929-2005).

L'illustration de couverture de l'artbook de Nihei donne l'impression d'un zoom sur le tableau de Beksiński. Il y a un autre tableau qui donne la même impression.

Je me suis lancé dans cette relecture en préparation d'un article comparatif entre BLAME! et le roman Feersum Endjiin (1994) de Iain M. Banks, histoire de marteler sous une forme plus éditorialisée ce que je suis quasiment seul à souligner depuis deux décennies : l'impact fondamental du roman de Banks sur le manga culte de Nihei. En réalité, la façon dont son influence est présentée est réductrice, la cantonnant à l'emplois du terme "Netsphere", comme s'il ne s'agissait que d'une simple référence ou d'un clin d'œil, alors que au-delà du mot, c'est le concept lui-même (et sa vision sous-jacente) que le manga s'approprie, y compris lexicalement avec plus d'emprunts que le seul terme "Netsphere". Il en va de même pour le cœur de l'intrigue, ou la nature du personnage principal… Feersum Endjiin est un élément constitutif majeur du manga, et Iain M. Banks mérite une meilleure reconnaissance. Sans cette influence le manga ne tiendrait tout simplement pas.

Sans être aussi déterminante, l'influence de Zdzisław Beksiński n'en reste pas moins éminente sur le plan visuel, infusant profondément l'univers du manga. Je pense qu'avec HG Giger, Beksiński est le peintre le plus directement et indirectement cité dans BLAME! et NOiSE, particulièrement dans ce dernier. Bien sûr, il y a quantité d'autres artistes déjà évoqués par Nihei dont on retrouve des traces, tel Enki Bilal, Moebius, Schuiten, M.C. Escher ou Kato Naoyuki..., et les autres non cités dont on peut repérer les signes comme les artistes du Bauhaus (voir cet article pour une comparaison approfondie avec l'esthétique de ce mouvement) ou les surréalistes, voir même du Bellmer, mais Giger et Beksiński dénotent.

HG Giger, Shaft VI & Shaft VII (1966)

Tsutomu Nihei, 2 planches de BLAME! (1998-2003)

J'ai toujours trouvé aux Sauvegardes de bas niveau un côté "poupées de Bellmer", là où celles de haut niveau (comme Sanakan) sont plus dans le style "cénobites" de Clive Barker

Nihei ne m'a pas fait découvrir Banks, mais il m'a fait découvrir Beksiński dont j'ai depuis exploré l'œuvre fascinante. Je ne vais pas me lancer dans une exégèse que je serais de toute façon incapable de produire, et vous invite plutôt à regarder cette vidéo sur l'artiste, sa jeunesse et sa mort tragiques, pour avoir quelques clés sur son art. Beksiński ne titrait pas ses peintures, ne les expliquait pas, mais on peut aisément comprendre en les découvrant en quoi elles ont pu résonner avec Nihei, notamment dans leur morbide et monumentale perception du temps et de la distance, leurs énormes architectures désolées, les longues figures cauchemardesques décharnées, sans oublier la dimension érotique tendance sado-maso, un champ néanmoins plus activement exploré par le peintre polonais.

Zdzislaw Beksinski & Piotr Dmochowski, 1992

Je ne sait pas comment Nihei a été confronté au travail de Beksiński, aucune des interviews que je lui connais n'en fait mention, mais je suppute que ça c'est fait à travers la galerie en ligne créée par le collectionneur Piotr Dmochowski. Ce dernier est incontournable quand on s'intéresse à l'artiste polonais : grand promoteur de son œuvre depuis le début des années 80, il est naturellement à l'origine de son introduction au Japon à travers la vente de plus d'une cinquantaine de tableaux à des acheteurs japonais en 1990. Une galerie verra le jour à la même époque à Osaka présentant notamment ces acquisitions, comme on peut le voir dans ce reportage (d'une TV locale certainement) en noir & blanc. Je ne pense pas que Nihei ait découvert Beksiński à cette occasion, mais peut-être est-il tombé sur le catalogue de l'exposition, ou alors sur le premier ouvrage en japonais consacré au peintre paru en 1997 ("Beksiński" aux Éditions Treville, oui c'était un éditeur japonais) ? Quoi qu'il en soit le nom de Piotr Dmochowski étant étroitement lié à celui de Beksiński, il est quasi certain que le personnage de Dhomochevsky, apparu dans le volume 4 (nouvelle édition) de BLAME!, tient son nom du collectionneur.

Dhomochevsky, Iko, Cibo et Killy

Un parallèle amusant entre Nihei et Beksiński est leur relation à l'architecture. Amusant car pendant longtemps Nihei s'est vu attribué des études en architecture (en réalité il a travaillé sur des chantiers de construction), chose qu'il a démenti à plusieurs reprises par la suite, tandis que Beksiński qui était vraiment architecte, ne gardait visiblement pas de cette période un grand souvenir : « Comme certains autres grands peintres du XX-ème siècle, Beksinski était architecte de formation. Métier qu'il n'a jamais aimé et qu'il disait avoir épousé sous la pression de son père. » (Tadeusz Nyczek, texte traduit du polonais et adapté par Piotr Dmochowski).

Allez, c'est parti pour une petite galerie comparative en vrac, entre citations visuelles, possibles inspirations et parallèles, avec commentaires à la volée (cliquez pour agrandir).

Ces 3 cases de BLAME! issues de trois pages du vol 03 (nvlle ed), initialement publiées entre 1999-2000, sont une citation directe du tableau ci-dessous.

Zdzisław Beksiński (1975)

Planche de NOiSE (2001) à gauche, Zdzisław Beksiński (1974) à droite

Zoom sur un visage de sauvegarde dans BLAME! à gauche, sur un visage d'un tableau de Beksiński à droite. Si ce n'est pas inspiré, la ressemblance n'en est pas moins frappante, motif de la croix inclut. 

Vignettes issues d'une double page de NOiSE, à comparer avec les deux tableaux de Beksiński ci-dessous.

Zdzisław Beksiński, 1972 pour le premier tableau, pas trouvé la date pour le second.

En haut une case de NOiSE. Quelqu'un sur reddit à identifié le tableau de droite derrière les enfants comme étant possiblement "L’Île des Morts" d'Arnold Böcklin, tandis que le consensus conjecturait un tableau de Beksiński pour celui de gauche ; celui ci-dessus est un bon candidat (et ce n'est pas le seul), on peut même distinguer de la fumée ou de la vapeur s'échappant de l'édifice sur les deux images. Un petit détail "inquiétant" à noter lorsqu'on observe le tableau en haute résolution, il y a de mystérieuses silhouettes blanches postées dans certaines ouvertures de la tour ; un procédé aussi utilisé par Nihei.

Je n'irai pas jusqu'à affirmer que c'est une inspiration, mais la ressemblance de la case de BLAME! avec cette peinture de 1973 est indéniable.

Les croix et la crucifixion, des motifs récurrents dans NOiSE (dont provient la case de gauche) et BLAME!, et une thématique constante de l'œuvre de Beksiński, à l'image de ce tableau de 1973. Exercice d'imagination : si on amalgame les crucifiés de la case du manga, on obtient quelque chose de très proche du crucifié du tableau.

Ci-dessus une case de BLAME! et en dessous une photo en n&b d'un tableau de 1980. Le champs de croix et la compo justifient la comparaison je pense.

Lorsque je lis le passage de BLAME! dont la case ci-dessus est issue, j'ai l'impression qu'on me raconte une histoire version tech tirée de ce tableau de 1974.

Outre la ressemblance de design et posture entre les créatures des deux images, celle de gauche dans BLAME! et les deux - il me semble, étroitement enlacées - de droite dans un tableau de 1971-1972, je vois le thème de la naissance comme élément commun : dans le tableau il y a l'acte et l'œuf - ou artefact ovoïdal - dans le ciel en arrière plan, dans la case du manga il y a le ventre gonflé et le contexte scénaristique (il s'agit d'une tentative de "renaissance", la créature est issue du corps détruit d'un personnage). 

Certaines peintures évoquent des sauvegardes de haut niveau : Cibo dans son incarnation de sauvegarde niveau 9 et une peinture de 1977.



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