MOTE STOP-MOTION ANIMATION : LE JIANGHU IMAGE PAR IMAGE
Hors des radars des amateurs d'animation de plus en plus nombreux à s'intéresser aux donghua (l'animation chinoise), Mote Stop-Motion Animation est parmi les studios que je trouve les plus intéressants à suivre dans le paysage de l'industrie de l'animation chinoise, ayant déjà délivré dans ses premières années d'existence une série de projets de grande qualité. Alors que le studio est entré dans une nouvelle phase de son existence avec la production en cours d'un premier long, le moment semble opportun pour une petite présentation.
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| Illustration/design pour Bridge. |
Fondé en en avril 2018 par Liu Di, le studio spécialisé dans l'animation image par image (ou "en volume", "stop motion") Mote Stop-Motion Animation (微尘定格动画工作室), emploie aux dernières nouvelles une trentaine de personnes, avec à son actif plusieurs projets complétés, allant du court à la mini série. Une originalité en soi dans une industrie où l'animation image par image reste encore très discrète, avec, ainsi que le soulignait Liu Di en 2020, « très peu d'entreprises spécialisées dans ce domaine à l'échelle nationale ; on peut les compter sur les doigts d'une main ». Il était alors âgé de trente ans et Bridge (ou Covered Bridge), sa première réalisation au sein de son studio, venait d'être mise en ligne avec succès.
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| Liu Di circa 2020 |
Lorsqu'en 2008 Liu Di, né en 1989, entre à l'université, c'est pour y étudier les médias numériques avec la perspective de travailler dans la post-production cinématographique. C'est finalement dans un studio d'animation qu'il atterrit au sortir de ses études en 2012, au sein de Zhengdian Cartoon, fondé en mai 2006 et qui se définit comme « la première société chinoise d'animation image par image ». Il y reste jusqu'en 2018, participant à différents projets. C'est pendant cette période, en 2016, que lui vient l'idée de réaliser un film wuxia (chevalerie) qui se concrétisera quelques années plus tard sous la forme du court animé Bridge. En évoquant l'origine de sa création, Liu Di fait le constat que les films wuxia ont progressivement évolué vers de simples films de combat, où l'esprit chevaleresque s'est estompé : « À cette époque, j'ai revu Dragon Inn. C'est un film assez ancien (ndr: 1967), et ses scènes de combat peuvent paraître rudimentaires aujourd'hui, mais on y ressent toujours cette tension narrative et spirituelle. C'est de là qu'est venue l'inspiration pour Bridge ; je voulais créer un film wuxia différent. »
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| Bridge (2020) |
C'est donc à l'occasion de la production de Bridge que Mote Stop-Motion Animation voit le jour, avec l'aide de NiceBoat Animation, un studio fondé en 2011 et qui en plus de ses propres projets (série White Cat Legend), produit également des studios indépendants (Dahufa, Fog Hill of Five Elements, Linglong Mountain...). Liu Di : « J'ai rencontré mes collègues de NiceBoat Animation en 2018 et ils ont financé la création de Mote Stop-Motion Animation, spécialisé dans l'animation image par image. En 2019, le studio est officiellement devenu l'équipe d'animation image par image de NiceBoat Animation, gérée en parallèle. Nous avions prévu de réaliser Lantern Blade en 2018, mais la préproduction de Bridge étant plus avancée, nous avons commencé par collaborer sur ce dernier. La collaboration s'est déroulée sans accroc. NiceBoat nous fournissait un cadre de travail, et tant que nous le respections, nous avions carte blanche. Nous, Mote Stop-Motion, étions davantage responsables du contenu, tandis que NiceBoat se chargeait de la promotion et du financement. »
Depuis, Mote Stop-Motion Animation a produit deux autres courts s'inscrivant dans la série Bridge, une série de mini courts (1mn) en complément de la série White Cat Legend (Log Mini-Theater) et Lantern Blade, une histoire en trois épisodes. Une période sous le signe du wuxia, historique et version "horreur cosmique". Je mets de côté les épisodes spéciaux pour White Cat Legend détaillant des aspects de la culture chinoise sous la dynastie Tang, ainsi Save Me (5mn), leur intérêt étant plus limité en comparaison de leurs autres productions, pour me concentrer sur les courts dans l'univers Bridge et Lantern Blade, des projets à l'ambition bien plus importante.
La trilogie "Bridge"
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| Bridge, Slave et Vaisravana |
Les trois courts réalisés par Liu Di, Bridge, Slave et Vaisravana, bien que proposant des histoires indépendantes, constituent une trilogie illustrant une période délicate de l'histoire de Chine. Ils ne sont d'ailleurs pas totalement déconnectés car en plus du thème et de l'époque traitée (la fin de la dynastie Tang au début du Xème siècle), ils partagent également une continuité de lieux et un objet, à charge pour le spectateur de le noter. Quant à leur relation chronologique, elle est à l'inverse de l'ordre de production, la dernière histoire étant la plus ancienne dans le temps, faisant des deux derniers courts des "prequels" à Bridge. Chacun des courts décline le genre wuxia historique sous un angle différent : un récit martial âpre et réaliste avec Bridge, une mortelle course poursuite dans Slave, un thriller en huit clos dans Vaisravana. Des histoires sombres, désenchantées, aux fins ambigües, s'attachant à décrire la condition humaine en confrontant les valeurs chevaleresques du wuxia à la réalité historique d'une période de crise civilisationnelle avec son lot de barbaries. Le thème du cannibalisme est d'ailleurs un des autres points communs, corollaire incontournable d'une époque marquée par la famine, un sujet particulièrement sensible dans un pays qui en a été victime pendant une bonne partie du XXème siècle.
Voici comment NiceBoat Animation présente la trilogie : « La série se déroule à la fin de la dynastie Tang, l'une des périodes les plus prospères et ouvertes de l'histoire de la Chine ancienne. La culture et la puissance militaire des Tang s'étendaient alors sur presque toute l'Asie. Cependant, après son déclin, la Chine ancienne sombra dans la période chaotique des Cinq Dynasties et des Dix Royaumes, l'une des plus tumultueuses de son histoire. Notre réalisateur, Liu Di (qui est également le scénariste), est profondément fasciné par le contraste entre la puissance et le déclin de la dynastie, ainsi que par la juxtaposition de la civilisation et de la barbarie. De tels bouleversements sociaux rapides ont un impact profond sur les individus. Par exemple, le vieux bretteur du film Bridge symbolise la dynastie en déclin. »
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| Design de personnages pour Bridge |
Et Liu Di, qui s'imaginait en chevalier errant dans son enfance : « Mais en grandissant, j'ai compris que la réalité est bien différente. Le temps passe, les rêves évoluent, grandir est parfois douloureux et le bonheur a un prix. J'ai donc réalisé que le Vieux Gamin des rues, Huang Yaoshi et Feng Qingyang (ndr: personnages de romans de Jin Yong) ne sont peut-être que la vision idéalisée, par l'auteur, de héros chevaleresques vieillissants. La réalité est cruelle, et beaucoup refusent de l'affronter, mais je crois qu'il nous faut faire face à cette cruauté, car elle fait partie intégrante de la vie. Le héros chevaleresque, jadis plein de fougue, vieillira ; tout honneur, tout pouvoir, toute vie et tous ses idéaux s'estomperont. Que deviendra-t-il ? Je cherche la réponse dans ces œuvres. »
Bridge (风雨廊桥/2020)
À la fin de la dynastie Tang, en ces temps de troubles, le cannibalisme était monnaie courante. Le chevalier errant qui parcourait autrefois le monde l'épée à la main est aujourd'hui un vieillard rongé par la maladie, qui vit dans la précarité pour se nourrir. Jusqu'à ce qu'il rencontre une petite fille, qui réveille en lui un esprit combatif endormi... Mais dans un environnement aussi extrême, l'esprit chevaleresque qui brille ainsi peut-il vraiment éclairer les recoins sombres du cœur humain ?
Avec ce court wu xia crépusculaire de 22mn inspiré de King Hu (le pont remplaçant l'auberge de Dragon Inn dans le dispositif narratif), en noir & blanc, sans dialogues, Liu Di signe une première œuvre pleine de maîtrise.
L'animation image par image est une technique familière à la Chine, avec une histoire remontant aux années 40 tandis que le premier film - Le pinceau magique - date de 1954. Bridge s'inscrit donc dans cette filiation, actualisant la technique à l'aide des outils modernes et allant puiser son inspiration aussi bien dans les vieux classiques de la stop motion que ceux du cinéma japonais et HK. Le résultat est un récit visuellement captivant de bout en bout, à l'intrigue minimaliste, confrontant l'esprit à la chair, l'idéal à la brutale réalité. Un récit de survie, sur tous les plans.
Durant les trois années de production, Liu Di a consacré les deux premières à peaufiner le scénario, à concevoir les personnages et à réaliser le storyboard. L'année suivante a été dédiée au travail collaboratif de l'équipe sur la fabrication des accessoires (le costume d'un personnage peut prendre jusqu'à une semaine de travail), le tournage et la post-production. Pour le décor principal, le pont couvert, deux versions sont créées : une petite pour les plans d'extérieur et une plus grande (5m de long sur 1m de large) pour les scène à l'intérieur. « Le processus de production de l'animation image par image est en réalité très similaire à celui de l'animation 3D, mais il est plus linéaire », explique Liu Di dans une interview de 2020. Et il précise quant à l'action : « Les scènes de combat sont assez réalistes, sans aucun mouvement spectaculaire. En général, l'animation image par image est filmée à 12 images par seconde, mais pour les séquences d'action, nous utilisons 24 images par seconde, ce qui les rend plus fluides. »
Bridge est publiquement disponible sur le YT de NiceBoat Animation.
Slave (风雨廊桥:昆仑摩勒/2024/27mn)
Pour résister aux révoltes paysannes de la fin des Tang, deux esclaves étrangers sont utilisés par les seigneurs de guerre locaux comme boucliers humains lors d’un affrontement entre deux armées. Ils survivent par miracle, en tuant un des insurgés pour s'échapper. Ses compagnons se lancent alors à leur poursuite. Dans ce vaste monde, plongé dans le chaos, où trouver refuge ?
Slave, dont le développement avec Vaisravana a duré quatre ans, reprend le style réaliste de Bridge, son absence de dialogues, tout en introduisant de la couleurs même si l'ensemble garde un aspect très monochrome. Un tournage plus compliqué, Lui Di rapportant par exemple qu'une scène de trente ou quarante secondes avait nécessité presque six mois de tournage. Dans une volonté affirmée de changement, le réalisateur délaisse les joutes martiales et recentre sa mise en scène sur les personnages et leurs émotions alors qu'ils luttent pour leur survie. Par rapports aux deux autres courts de la trilogie, Slave « est en réalité une œuvre très expérimentale, très personnelle et extrêmement risquée » confessait le réalisateur en 2024. Et dans un autre entretien cette même année : « Je cherchais également à voir si nous pouvions présenter cette histoire sans recourir à la violence. À travers les images de Slave et les dialogues de Vaisravana , je me demandais si l’on pouvait créer suffisamment de tension. C’était un pari, et un pari assez risqué. Par exemple, dans Slave, la marche finale du protagoniste dans le brouillard est filmée longuement, principalement de dos. Mais si vous regardez attentivement, vous verrez qu’il ne marche pas dans une seule posture. De son désarroi initial à sa confusion finale, puis en se relevant et en marchant à nouveau avec détermination, jusqu’à finalement marcher avec une force croissante, il y a un changement progressif. »
Bande annonce :
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| Affiche provisoire de "Bian xing sha ling" |









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